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Blog | AnalyseMéthodologieJuillet 2026

Visites ou clics : comment un même panel prouve deux choses opposées sur Google

Publié le 31 juillet 2026 Sources : le PDF Similarweb original, SparkToro, Ahrefs, Pew Research, Search Engine Journal Lecture : ~12 min Analyse : Josselin Leydier
  • Fin juillet 2026, le rapport annuel de Similarweb a été relayé sous un titre rassurant : l'IA ne remplace pas Google, elle s'ajoute par-dessus. L'argument central : 95 % des utilisateurs de ChatGPT utilisent aussi Google.
  • Au même moment, SparkToro mesure 68 % de recherches Google américaines sans aucun clic, contre 60 % deux ans plus tôt. Et cette étude s'appuie sur le même panel Similarweb. Rand Fishkin, son auteur, est même cité comme expert dans le rapport Similarweb.
  • Les deux ont raison. L'une compte des visites par plateforme, l'autre compte des clics sortants. La variable choisie décide de la conclusion avant même de regarder les données.
  • Le 95 % ne prouve rien : avec la couverture de Google, n'importe quelle population connectée le recoupe à plus de 90 %. Le rapport précise d'ailleurs que le chiffre était déjà de 95 % en septembre 2025. Il n'a pas bougé d'un point en huit mois.
  • Surtout : le rapport contient lui-même la trace de ce que son titre ne dit pas. Sur un an, la recherche gagne 2 % de visiteurs, le social 7 %, l'e-commerce 7 %, l'IA 57 %. Une seule catégorie recule : les médias et éditeurs, à −5 %.

Il y a des titres qui circulent parce qu'ils sont justes, et d'autres parce qu'ils soulagent. « L'IA ne remplace pas Google » appartient à la seconde catégorie. La phrase est défendable, les données derrière sont sérieuses, et pourtant elle va servir pendant des mois à justifier de ne rien changer. Ça vaut la peine de démonter le mécanisme, parce qu'il se reproduira à chaque rapport annuel.

Le titre qui circule

Similarweb a publié fin juillet 2026 son état des lieux annuel du marché de l'IA générative, un document de 38 pages détaillé dans la fiche étude correspondante. Search Engine Journal en a tiré un article dont le titre dit à peu près tout : AI Search Isn't Replacing Google, It's Layering On Top. La formule choc de l'article : « 95 utilisateurs de ChatGPT sur 100 n'ont jamais quitté Google ».

Le chiffre est exact et il figure bien dans le rapport. Sur la fenêtre mars-mai 2026, 461 des 494 millions d'utilisateurs de ChatGPT utilisent aussi Google, dont l'audience atteint 3,3 milliards de visiteurs uniques. Le rapport écrit lui-même, page 12 : « Generative AI is expanding how people find information, but it has not replaced traditional search. »

Rien à redire sur ces nombres. Le problème n'est pas là.

Deux mesures, un seul panel

Le 9 juin 2026, Rand Fishkin publiait la nouvelle édition de son étude zero-click. Sur janvier-avril 2026, marché américain : 68,01 % des recherches Google se terminent sans le moindre clic. Sur 1 000 recherches, environ 360 seulement envoient quelqu'un vers un site du web ouvert.

Le détail qui rend la chose intéressante : cette étude est construite sur le panel clickstream de Similarweb. Pas un panel concurrent, pas une méthodologie rivale. La même infrastructure de mesure, exploitée par deux équipes, produit deux récits qu'on présente comme contradictoires. Et pour lever tout doute sur une éventuelle querelle de chapelle : Rand Fishkin figure dans la liste des experts interrogés par le rapport Similarweb, à la page 24.

Un panel, deux variables, deux conclusions La même donnée source, deux questions différentes Panel clickstream Similarweb Rapport Similarweb 2026 Variable comptée : visites par plateforme Question posée : « les gens quittent-ils Google ? » Étude SparkToro 2026 Variable comptée : clics sortants Question posée : « Google renvoie-t-il du trafic ? » Non : 95 % de recouvrement « l'IA s'ajoute, elle ne remplace pas » De moins en moins : 68 % sans clic « moins d'un tiers envoient un clic » Les deux résultats sont vrais. Ils ne répondent pas à la même question.
Sources : Similarweb, The 2026 Generative AI Landscape (juillet 2026) et SparkToro, In 2026, Less Than One Third of Google Searches Still Send a Click (9 juin 2026).

Il n'y a pas de contradiction. Il y a deux variables. Compter des visites répond à « où vont les gens ». Compter des clics sortants répond à « qu'est-ce qui arrive sur mon site ». Un éditeur, un e-commerçant ou un média ne se demandent jamais la première chose. Ils se demandent toujours la seconde.

Pourquoi le 95 % ne prouve rien

Le chiffre qui porte le titre mérite un traitement à part, parce qu'il est mathématiquement condamné à être élevé.

Google est utilisé par la quasi-totalité des internautes. Prenez n'importe quelle population connectée : les gens qui regardent des vidéos de chats, ceux qui commandent des pizzas, ceux qui utilisent une calculatrice en ligne. Dans chacun de ces groupes, plus de 90 % utilisent aussi Google. Ce n'est pas une propriété du groupe, c'est une propriété de Google.

Le taux de base : tout le monde recoupe Google Part de chaque groupe qui utilise aussi Google Internautes en général ~93 % Utilisateurs d'un réseau social ~94 % Utilisateurs de ChatGPT 95 % Les deux premières barres sont illustratives, la troisième est mesurée par Similarweb (mars-mai 2026). Un chiffre qui serait le même pour n'importe quel groupe ne dit rien sur ce groupe. Et le rapport précise qu'il était déjà de 95 % en septembre 2025.
Le taux de base : quand la valeur de référence est déjà proche du maximum, une mesure élevée n'est pas un résultat, c'est une conséquence arithmétique.

Le rapport le confirme d'ailleurs sans le commenter. Sa page de synthèse annote le 95 % d'un discret « vs 95 % in Sep 2025 ». Huit mois, zéro variation. Ce n'est pas une tendance, c'est un plafond. Le chiffre deviendrait intéressant s'il chutait : le jour où le recouvrement descend à 70 %, il faudra en parler très fort.

Ce n'est pas un procès fait à Similarweb. Le rapport ne prétend nulle part que ce chiffre démontre une complémentarité durable. C'est la reprise médiatique qui en fait un argument. Le rapport lui-même contient des données bien plus intéressantes, notamment la chute de la part de ChatGPT de 76 à 53 % en un an, le décalage entre la page citée et la page visitée, et le graphique dont je vais parler maintenant.

Le rapport contient lui-même le contre-argument

Page 14, Similarweb compare les grandes catégories du web en visiteurs uniques mensuels, sur les mêmes deux périodes de douze mois. Ce graphique n'a été repris nulle part, et c'est pourtant le plus important du document.

Croissance des visiteurs uniques par catégorie web sur un an Évolution des visiteurs uniques mensuels par catégorie, sur un an Monde, juin 2025 - mai 2026 comparé à juin 2024 - mai 2025 0 % Chatbots IA +57 % Social +7 % E-commerce +7 % Recherche +2 % c'est ce chiffre qui a fait le titre Médias et éditeurs −5 % La seule catégorie qui recule est celle qui vivait du clic renvoyé par la recherche. Source : Similarweb, 2026 Generative AI Landscape, page 14.
Le même rapport qui conclut que rien ne change pour la recherche montre les médias perdre 100 millions de visiteurs uniques mensuels sur un an, de 1,5 à 1,4 milliard.

Voilà l'image complète. Google garde son audience, et même la fait légèrement croître. Le social et l'e-commerce progressent. L'IA explose. Et une seule catégorie perd du terrain : celle dont le modèle économique repose sur le clic que la recherche renvoie.

Le rapport ne le formule pas ainsi. Il confie la remarque à un intervenant extérieur, Harry Clarkson-Bennett, ancien du Telegraph : les sites de presse doivent trouver de nouveaux moyens d'attirer et de retenir leur audience, avec « less expectation on traditional channels giving back the same results ». Moins d'attentes envers les canaux traditionnels. C'est une autre façon de dire que le clic ne revient plus.

Et le canal IA ne compense pas. Le même rapport mesure que les médias reçoivent 44,5 millions de référents IA sur l'année, en hausse de 115,6 %. Le canal double, et la catégorie perd quand même 5 % de ses visiteurs uniques. L'ordre de grandeur explique pourquoi : 44,5 millions de référents annuels face à une audience mensuelle de 1,4 milliard de visiteurs uniques.

La courbe qui répond à la question des éditeurs

Si on veut savoir ce qui arrive au trafic, il faut regarder la série que SparkToro tient depuis dix ans.

Part des recherches Google US sans aucun clic, 2016 à 2026 Part des recherches Google US qui se terminent sans aucun clic 0 % 20 % 40 % 60 % 45 % 49 % 60,45 % 68,01 % 2016 2019 2024 2026 Déploiement des AI Overviews +23 points en dix ans, dont la plus forte accélération sur les deux dernières années.
Source : SparkToro, éditions 2016 à 2026. Les panels partenaires ont changé au fil des éditions (Jumpshot, puis Datos, puis Similarweb) : les points ne sont pas parfaitement comparables entre eux, la direction ne fait aucun doute.

Cette courbe monte depuis dix ans, et elle monte plus vite depuis deux ans. Elle décrit exactement ce que le rapport Similarweb ne mesure pas.

Ce que chaque étude compte, mis à plat

Mis à plat, le désaccord disparaît complètement.

Étude Méthode Variable Résultat
Similarweb 2026 Panel clickstream mondial, juin 2025 - mai 2026 Visites et visiteurs par plateforme Recherche +2 %, médias −5 %, IA +57 %
SparkToro 2026 Même panel, US, janvier - avril 2026 Clics sortants 68,01 % de recherches sans clic
Ahrefs, Pew, Agarwal & Sen, Seer Search Console, panels, expérience randomisée Clics, chacun à son niveau De −38 % à −58 % selon la méthode

Une seule ligne de ce tableau parle de plateformes. Les autres parlent de clics, avec des méthodes indépendantes, des corpus différents et des équipes sans lien entre elles. Elles convergent toutes dans le même sens. Le détail de chacune, avec son périmètre exact et pourquoi les chiffres publiés vont de 47 à 83 % sans se contredire, est sur la page de référence consacrée au zero-click.

La substitution ne se produit pas là où on la cherche

Voilà le point qui explique tout le reste. On a passé deux ans à guetter un exode : des utilisateurs qui fermeraient Google pour ouvrir ChatGPT. Cet exode n'a pas eu lieu, et il n'aura probablement jamais lieu à cette échelle.

La substitution s'est produite ailleurs, dans un endroit que la mesure par plateforme ne peut structurellement pas voir : à l'intérieur de la page de résultats Google. L'utilisateur tape sa requête sur Google, comme avant. La visite Google est comptée, comme avant. Il lit l'AI Overview, obtient sa réponse, et repart. Aucun clic sortant. Du point de vue d'un compteur de visites, rien n'a changé. Du point de vue de l'éditeur qui aurait reçu ce clic, tout a changé.

C'est une bonne nouvelle pour Google, et seulement pour Google. L'entreprise a réussi la transition la plus difficile de son histoire sans perdre d'audience. Le paradoxe documenté par BrightEdge allait déjà dans ce sens : un an après le lancement des AI Overviews, l'usage de Google avait augmenté de 49 %. La plateforme ne perd pas d'utilisateurs, elle change de nature. Ce qu'elle redistribue, en revanche, se réduit.

Ce que ça change pour un éditeur français

Tous les chiffres cités ici sont américains ou mondiaux. En France, les AI Overviews et l'AI Mode n'ont été déployés que le 22 juillet 2026. Il n'existe donc aucune mesure française de tout ceci, et il n'en existera pas avant plusieurs mois.

Trois choses en découlent :

  • Le titre rassurant sera importé en France en premier. Il est plus facile à traduire qu'une série de dix ans sur le zero-click. Il servira d'argument à toutes les directions qui préfèrent ne pas budgéter le sujet cette année.
  • Vos propres données valent mieux que n'importe quelle étude. La Search Console française donne accès à la vérité locale que les rapports américains ne peuvent pas fournir. Un relevé fait maintenant, avant que la courbe ne bouge, vaut plus que tous les benchmarks. C'est le seul point urgent de la liste.
  • La bonne question à poser en réunion n'est pas « est-ce que l'IA remplace Google ». C'est « combien de clics Google nous envoie-t-il par millier d'impressions, et comment ce ratio évolue-t-il depuis le 22 juillet ». La première question a une réponse rassurante et inutile. La seconde a une réponse chiffrable et actionnable.

Ce que je retiens

Le rapport Similarweb 2026 est un bon document, et sa fiche détaille ce qu'il apporte réellement : la fin du monopole ChatGPT, l'arrivée de la publicité dans les réponses, l'écart de 1 à 5 entre les taux de citation sectoriels, le décalage entre la page citée et la page visitée. Ces éléments valent largement le détour et personne n'en parle.

Ce qui a été retenu à sa place, c'est un chiffre de recouvrement qui ne pouvait pas être bas et qui n'a pas bougé depuis huit mois, transformé en conclusion sur un sujet qu'il ne mesure pas. Pendant ce temps, le graphique de la page 14 montrait une seule catégorie en recul, et personne ne l'a repris.

La règle que j'en tire, et que j'applique à toutes les études référencées sur ce site : avant de regarder le résultat d'une étude, regarder ce qu'elle compte. Une étude qui compte des visites ne peut rien dire sur des clics, quelle que soit la taille de son panel. Aucun volume de données ne compense une variable mal choisie.

Le corollaire, plus embêtant : quand un rapport est distribué en PDF derrière un formulaire, presque tout le monde le lit à travers un article de reprise. Sur celui-ci, j'ai relevé six chiffres qui circulent sous une forme différente de celle du document. Le détail est dans la fiche.

Sources

Pour aller plus loin sur le site :

L'auteur de cette page

Josselin Leydier

Éditeur de sites et consultant SEO, spécialisé en GEO. Drôme, France.

Josselin Leydier a mis en ligne son premier site en 2006 et en édite aujourd'hui environ 200, qui lui servent de terrain de test en conditions réelles. Il est consultant SEO senior chez Semjuice. Il tient LLM-GEO.fr, une bibliothèque d'études sur le GEO où chaque chiffre est vérifié dans sa source primaire avant d'être relayé, et où les limites de chaque étude sont documentées.

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